Mon expérience au Rwanda

À l’approche du 9 mars, afin de gérer mon stress, j’ai choisi, comme stratégie, de penser à autre chose.

À l’approche du 9 mars, afin de gérer mon stress, j’ai choisi, comme stratégie, de penser à autre chose, à vrai dire, à n’importe quoi sauf ça. Ainsi, dès la prochaine phrase, je vais parler de toute autre chose que du CaRMS, des décisions à prendre ou de mon avenir. J’ai plutôt l’intention de vous parler de mon passé, plus précisément du Rwanda.Afin que vous saisissiez bien les répercussions de cette expérience, il m’importe de vous reporter au moment où j’ai pris la décision de partir pour le Rwanda. Cette décision n’a pas été prise à la légère. De fait, c’est un pays éloigné, passablement risqué au chapitre des maladies infectieuses, et je devais assumer en bonne partie ce déplacement. On peut donc, avec raison, s’interroger sur ce qui pousse un étudiant en médecine à se lancer dans une telle aventure. Comme prélude à ma réponse, je précise que je n’ai rien d’un pionnier. Bon nombre d’étudiants en médecine canadiens choisissent de vivre de telles expériences. Quant aux motivations à passer un certain temps dans un pays en développement, elles varient selon les personnes. Cela dit, ma motivation était à la fois de nature personnelle et altruiste.


Personnellement, ce pays me fascinait. C’est une nation qui, à l’époque, n’avait émergé d’un génocide massif que depuis 13 ans et qui était en voie de reconstruction à un rythme qui la classait parmi les pays se développant le plus rapidement au monde. Assurément, ce fait piquait mon intérêt sociologique. En outre, je considérais que j’avais énormément à gagner au plan médical. Je plongeais dans un environnement où l’on trouvait une variété de maladies non présentes ici et où je devais intervenir en me fiant, comme seule technologie, sur ma tête et mes mains. C’est là une expérience que l’on n’a pas l’habitude de vivre en Occident. Au plan de l’altruisme, je n’avais pas l’illusion que j’allais résoudre des problèmes majeurs ou guérir des maladies endémiques, mais je m’imaginais que si je pouvais faire quelque chose pour améliorer la qualité de vie d’une seule personne, le jeu en valait la chandelle.

Fort de ces motivations, j’ai communiqué avec le ministère de la santé du Rwanda, et après un échange de courriels et quelques contacts, j’ai organisé une rotation qui a reçu l’aval de la faculté de médecine de McGill. C’est ainsi qu’à la fin de juillet 2007, je me suis envolé à destination du Rwanda. En réalité, j’ai pris un vol Boston–Rwanda, en passant par Washington, Rome, l’Éthiopie; mais ce ne sont là que des détails.

Il m’est très difficile de résumer une expérience qui comprend autant de facettes, d’aventures et de moments éprouvants. Durant mon séjour, quotidiennement, j’ai mis tout cela en détail dans un journal. J’aimerais vous faire partager quelles ont été les premières impressions que j’ai notées, relater certains faits saillants et partager les réflexions relevées sur le chemin du retour au Canada.

Comme premières impressions, cela m’a pris un certain temps à dépasser l’étape du « pourquoi me suis-je embarqué là-dedans? » Une fois arrivé à Kigali, il me fallait un véhicule pour me rendre à Butare, mon lieu de travail. Assis dans la camionnette en attendant le chauffeur, j’ai vécu ma première expérience marquante que j’ai confiée à mon journal le soir même. Un garçon de quatre ans, pas plus, marchait à côté du véhicule quand il m’a aperçu à travers la vitre ouverte. Il s’approche de moi et je lui dis « Bonjour ». Il se retourne et me dit « Bonjou » en souriant. Il se met ensuite à me regarder pendant cinq minutes, sans dire un mot. Ce soir là, j’ai écrit « Pour la première fois de ma vie, je fais partie de la minorité visible, je suis celui qui ne fait pas partie du groupe et qu’on épie pour voir sa réaction. Croyez-moi, cela m’a fait réfléchir ». Ma première nuit à Kigali a été un véritable défi. Je n’avais pas encore trouvé d’hébergement permanent. Je me trouvais en un lieu que, pour faire bref, je qualifierai de temporaire. Bien éveillé dans mon lit, j’ai écrit « Je me sens seul. Je sais que je le serai fréquemment au cours de ce voyage et que je m’y habituerai. Mais pour l’instant, je suis pas mal anxieux. Je n’ai pas l’impression d’être installé ni organisé, et je ne peux joindre personne. J’appréhende aussi ce qui m’attend. Tout cela va sans doute se dissiper demain matin, mais cette nuit ne sera pas facile à passer ». Et elle ne l’a pas été. Heureusement, toutes mes autres craintes étaient vaines. Je n’allais pas être seul et je n’avais rien à craindre de ce qui m’attendait. En réalité, ça a été tout une histoire à compter de ce jour-là.

Quant aux faits saillants, ils n’ont pas manqué. Je vais les classer en trois : à l’hôpital, avec la population et au cours de mes déplacements. Je travaillais comme stagiaire sénior à l’hôpital, dans une unité interne de médecine générale; traitant notamment des cas de méningite, de tuberculose, de complications liées au VIH/SIDA, de cirrhose et d’infections tropicales. J’ai aussi passé du temps à la clinique externe, où l’on traitait des cas de santé mentale résultant du génocide, des ulcères, de l’hypertension et d’autres maladies chroniques. Le nombre de cas était faramineux et la gravité des maladies, incroyable. Quant aux ressources disponibles, leur rareté était à la fois choquante et gênante. Quand, pour obtenir une tomodensitométrie, il vous faut emprunter une voiture, placer le patient sur la banquette arrière et le conduire vous-même à Kigali, (la capitale) ou dans un pays voisin, les antécédents médicaux et l’examen clinique deviennent beaucoup plus critiques. Même si l’expérience a été à la fois stimulante et parfois frustrante, je crois qu’elle m’a permis de devenir un meilleur clinicien. J’ai eu la chance de diagnostiquer correctement et de traiter un patient présentant un taux élevé de potassium sans pouvoir lui faire passer une analyse de sang. J’ai aussi vu un petit garçon souffrant de méningite bactérienne prendre du mieux après lui avoir donné le bon antibiotique sans avoir accès à un laboratoire de microbiologie qui m’aurait éclairé. Même si je semble en tirer quelque gloire, rappelez-vous qu’il s’agit de faits saillants. Pour chacun des cas gratifiants comme ceux-ci, j’ai vu des patients mourir parce que nous ne pouvions savoir de quoi ils souffraient ou parce que les traitements requis n’étaient pas disponibles. Au cours de mon stage à l’hôpital, j’ai pu aussi voir comment les patients prenaient soin les uns des autres. À l’encontre du Canada, lorsqu’un patient est admis à l’hôpital, cela ne lui donne pas le droit d’être nourri. C’est à la famille et aux amis qu’il revient d’apporter la nourriture.Comme la majorité des gens sont pauvres et en raison du génocide, le problème qui se pose est que beaucoup de personnes n’ont aucune famille sur qui compter. Toutefois, tout comme les Rwandais se sont unis pour se sortir de l’après-génocide, les patients se mettent ensemble de façon qu’aucun de leurs voisins de chambre ne manque de quoi manger. Les quelques patients qui avaient de la famille partageaient leur nourriture avec tous les autres. Quelle que soit la gravité de leur maladie, l’heure du repas était un rencontre sociale pour les patients. Les plus jeunes aidaient les plus vieux à s’alimenter, les plus faibles aidaient les plus forts. Ma petite unité représentait un microcosme incarnant l’esprit remarquable qui caractérise les Rwandais.

Les faits saillants de ma vie dans la collectivité sont aussi nombreux. Je vivais dans une petite maison avec trois Européens, en plein cœur de Butare. Nous mangions avec les habitants, allions à l’église paroissiale et participions à toutes les célébrations et tous les événements communautaires. C’est ainsi que nous nous sommes fait de nombreux amis et que nous avons eu la chance inouïe d’être invités à souper chez plusieurs d’entre eux et même d’assister à un mariage à Kigali. Grâce à ces échanges, nous avons pu nous rapprocher de jeunes hommes et de jeunes femmes qui avaient vécu d’abominables atrocités.  Ils nous parlaient sans cesse de familles déchirées, de personnes ayant vu amis, parents, frères et sœurs assassinés sans pitié, de gens tentant de fuir leur pays et de trouver refuge au Congo et en Ouganda. C’étaient des tragédies sans fin, mais en dépit de sa tristesse, l’histoire se terminait le plus souvent sur un message de pardon, de détermination et de reconstruction. C’était un discours, non pas de haine, mais d’espoir. Enfin, quand je ne travaillais pas, j’ai eu la chance de visiter un pays magnifique. Durant les week-ends où je n’étais pas de service, j’en profitais pour voyager. J’ai visité Kigali, la forêt de Nyungwe, le lac Kivu et la frontière du Congo. Le pays regorge de montagnes et de lacs majestueux et la nature sauvage y prolifère. Il est rare qu’une formation en médecine fournisse l’occasion de profiter de ces merveilles naturelles; mais cela a été le cas et j’en ai d’autant plus profité. Outre les paysages, mes pérégrinations m’ont amené dans l’un des plus petits villages du pays. Petit, parce qu’il ne s’y trouvait que 10 huttes, sans électricité ou eau courante, et des villageois qui se nourrissaient de ce qu’ils attrapaient. J’avais l’impression d’avoir fait un bond dans le passé. Cette expérience était aussi incroyable dans la mesure où j’étais, le plus souvent, le premier blanc (on me qualifiait de Muzungu), que ces gens avaient rencontré. C’était impressionnant de voir un vieillard me toucher le visage pour voir si j’existais réellement ou des bandes d’enfants se battre pour savoir qui me prendrait la main pendant que je marchais. Tous étaient si chaleureux et si innocents, mais en même temps si démunis devant des forces contre lesquelles ils ignoraient même se défendre. Je présume que, comme dans toutes les autres expériences dont j’ai parlé, j’étais à la fois fasciné et heureux, tout en constatant que la réalité était vraiment dure.

Robert Sternszus, Montreal


Mon séjour au Rwanda est l’expérience de ma vie sont je suis le plus fier. Au retour vers le Canada, dans l’avion, une multitude de choses me revenaient à l’esprit. Je terminerai mon blogue avec un extrait de mon journal ce jour-là : « La notion du temps est bizarre. Nous prétendons vivre dans le présent, mais le présent ne dure qu’une petite seconde qui devient immédiatement le passé. Pendant un mois, mon présent a été de vivre à Butare. Mon chez-moi était une maison du district de Tabah, sans eau chaude ni toilettes à l’eau courante. Je travaillais dans un hôpital dépourvu de tomodensitomètre et de réactifs électrolytiques, dans la salle 3 B, remplie de patients très malades. Je faisais mienne une culture faite de foi et de croyances, d’amour et de gentillesse, d’amitié et d’hospitalité. C’ÉTAIT extraordinaire; c’était, mais ça n’est plus. La transition a été porteuse d’un sens incroyable, mais elle s’est écoulée en un instant, sans cérémonie ni tragédie. Il ne me reste que des souvenirs. »