Un défaut génétique caché lié pour la première fois au sarcome de Kaposi
Un patient à l’origine d’une avancée majeure dans la recherche sur le cancer et l’immunité antivirale
Une nouvelle étude a identifié une cause génétique qui pourrait expliquer pourquoi certaines personnes sans déficit immunitaire apparent développent un sarcome de Kaposi. Ce cancer rare, qui prend naissance dans les cellules tapissant les vaisseaux sanguins, est causé par l’herpèsvirus humain 8 (HHV-8), aussi appelé herpèsvirus lié au sarcome de Kaposi.
Publiée dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology et réalisée par des chercheurs de l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (L’Institut), l’étude décrit le premier cas humain connu de déficit de la protéine RIG-I — un élément clé de l’immunité naturelle antivirale — et montre que cette anomalie, causée par une mutation dans le gène DDX58, empêche l’organisme de détecter le virus responsable de la maladie et de contrôler l’infection. Cette découverte ouvre la voie à l’utilisation de traitements plus ciblés et potentiellement plus efficaces pour ce cancer, et possiblement pour d’autres maladies ou cancers causés par des virus.
Le sarcome de Kaposi touche principalement des personnes dont le système immunitaire est affaibli, comme celles vivant avec le VIH ou les personnes greffées sous traitement immunosuppresseur. Pour des raisons encore mal comprises, il survient parfois aussi chez des personnes âgées sans problème immunitaire apparent, notamment chez des hommes d’origine méditerranéenne, moyen-orientale ou est-européenne, ainsi que dans certaines populations d’Asie centrale, d’Amérique du Sud et chez les Inuits.
« En étudiant en profondeur un seul patient, nous avons identifié une cause génétique cachée et compris pourquoi certaines personnes, sans immunodéficience connue et donc en apparente bonne santé, sont néanmoins vulnérables au sarcome de Kaposi, » dit le Dr Don Vinh, microbiologiste-infectiologue et scientifique au sein du programme en maladies infectieuses et immunité en santé mondiale à L’Institut.
Quand l’étude d’un patient mène à une découverte fondamentale
Cette découverte est née de l’étude du cas d’un patient d’origine inuite qui a été référé au Centre universitaire de santé McGill (CUSM) à l’âge de 72 ans pour des nodules violacés aux pieds et aux régions prétibiales — des symptômes typiques du sarcome de Kaposi.
Une fois le diagnostic confirmé, son cas a soulevé une question fondamentale : comment une personne apparemment en bonne santé sur le plan immunitaire et séronégative au VIH peut-elle développer un cancer habituellement associé à une immunosuppression ?
Pour répondre à la question, l’équipe du Dr Vinh a utilisé le séquençage de l’exome entier, une technique de pointe servant à identifier des mutations génétiques responsables de maladies rares ou inexpliquées. Cette première étape leur a permis d’identifier la cause sous-jacente de la maladie, soit la mutation dans le gène DDX58 empêchant l’expression de la protéine RIG-I.
L’équipe a ensuite mis au point des systèmes expérimentaux uniques utilisant les cellules du patient et un virus du sarcome de Kaposi fluorescent, afin de suivre l’infection en temps réel et d’évaluer la capacité des cellules à détecter et à combattre le virus. Ces travaux ont montré que les cellules réagissaient de façon anormale en permettant au virus de persister et en facilitant leur transformation en cellules cancéreuses.
« L’un des résultats les plus marquants est que ce défaut génétique ne se contente pas d’affaiblir la réponse immunitaire — il modifie directement le comportement du virus. En l’absence de RIG-I, le virus parvient à se cacher dans les cellules et à favoriser le développement du cancer, en reprogrammant les cellules de façon à ce qu’elles puissent survivre et se multiplier », explique le Dr Vinh.
Cette découverte remet en question des hypothèses de longue date sur le rôle de la protéine RIG-1 dans la défense antivirale.
« La protéine RIG-I était jusqu’à présent connue pour sa capacité à détecter des virus à ARN comme ceux causant la grippe ou la COVID-19. Or, nos travaux montrent qu’elle joue également un rôle essentiel dans la défense de l’organisme contre l’herpèsvirus lié au sarcome de Kaposi, qui est un virus à ADN, ajoute le Dr Vinh. Ce faisant, ils redéfinissent sa place dans l’immunité antivirale humaine. »
Une découverte ouvrant un champ de possibilités
Ces travaux ont plusieurs implications importantes. D’abord, ils pourraient soutenir le recours au dépistage génétique chez les patients présentant un sarcome de Kaposi inexpliqué ou d’autres cancers causés par des virus à ADN (comme le papillomavirus humain, ou HPV), afin de leur permettre d’obtenir un diagnostic précis. Le dépistage pourrait également aider à déterminer la fréquence des déficits en RIG-I dans ces maladies.
Ensuite, les résultats ouvrent la voie à l’amélioration des traitements pour le sarcome de Kaposi. Ils suggèrent que certaines immunothérapies comme l’interféron bêta — et potentiellement l’interféron oméga — pourraient être plus efficaces et mieux tolérées que l’interféron alpha, qui est actuellement utilisé avec des résultats variables pour les patients et d’importants effets secondaires. Les chercheurs ont constaté que ces interférons pourraient agir plus efficacement sur les mécanismes de la maladie, ouvrant ainsi la voie à des traitements plus précis et ciblés.
L’étude ouvre également de nouvelles pistes de recherche.
« Nous allons explorer si d’autres composantes des défenses innées qui permettent à l’organisme de détecter les virus peuvent aussi rendre certaines personnes plus vulnérables aux cancers causés par des virus, explique le Dr Vinh. Nous espérons également mieux comprendre si des différences génétiques peuvent expliquer pourquoi ces maladies sont plus fréquentes dans certaines populations, afin d’améliorer le dépistage et les soins. »
À propos de l’étude
L’article Human retinoic acid–inducible gene I (RIG-I) deficiency associated with susceptibility to classic Kaposi sarcoma par Lucie Roussel, Stéphane Bernier, Mélanie Langelier, Yichun Sun, Benjamin Mak, Yongbiao Li, Anna Perez, Alexi Wloski, Isabelle Angers, Lily-Rose Vinh, Annie Beauchamp, Sarah Boissel, A. Kevin Watters, Simon Rousseau, Jean-Pierre Routy, Virginie Calderon, Carolina Arias et Donald C. Vinh a été publié dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology.
DOI : 10.1016/j.jaci.2026.02.027
Ces travaux ont été soutenus par le Fonds de recherche du Québec — Santé (FRQS) et la Fondation du CUSM (projet Shawnea Roberts/SDR).
Personne-ressource pour les médias
Fabienne Landry
Coordonnatrice des communications, Recherche, CUSM
[email protected]